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Vulgarisation

Le dark web, sans les clichés

Publié le

Silhouette encapuchonnée de dos, sans visage visible, devant un mur de code éclairé en bleu. L'image d'illustration type des articles sur le dark web.

Le dark web traîne une réputation tenace : un lieu caché, presque impossible d'accès, forcément dangereux. La réalité est plus nuancée. C'est avant tout une couche technique d'Internet, conçue pour l'anonymat. On y croise le meilleur comme le pire. Cet article fait le point.

La surface, le deep web, le dark web : trois choses différentes

Le schéma montre les proportions. La surface ne pèse presque rien. Le deep web occupe l'essentiel. Le dark web n'en est qu'une petite poche. Reprenons couche par couche.

Iceberg des trois couches du web. Émergé, la surface, environ 4 %, indexée et cherchable, avec Google, Yahoo, Bing et Wikipédia. Juste sous l'eau, le deep web, environ 90 %, non indexé : documents médicaux, dossiers légaux et financiers, rapports scientifiques, intranets d'entreprise, bases de données privées. Tout au fond, le dark web, quelques pour cent, difficile à découvrir : sites en .onion, I2P, Zeronet, conversations privées.

La surface, ce sont les pages qu'un moteur de recherche peut trouver et lister : un article de presse, une fiche Wikipédia, une boutique en ligne. Une petite part du total, souvent estimée autour de 5 %. Les chiffres varient selon les études. L'ordre de grandeur tient quand même.

Le deep web, c'est tout ce qui existe en ligne sans qu'aucun moteur ne l'indexe : votre boîte mail une fois connecté, votre espace bancaire, l'intranet d'une entreprise, un catalogue de bibliothèque derrière un formulaire. Rien de clandestin là-dedans. Ce sont des contenus privés ou générés à la demande, hors de portée d'un robot d'indexation. C'est de loin la plus grande partie du web.

Le dark web est une fraction du deep web, rendue volontairement difficile d'accès. Ses sites ne sont pas seulement absents des moteurs. Ils ne répondent qu'à travers un logiciel dédié. Tor est le plus utilisé, parce que c'est le plus grand réseau et le plus simple à installer. I2P et Freenet fonctionnent sur des principes voisins mais restent confidentiels. Le but reste le même partout : rendre l'auteur d'une page et son visiteur difficiles à identifier.

La confusion vient de là. On dit « dark web » pour parler de deep web, ou l'inverse. Ce sont deux niveaux distincts.

Comment ça marche, sans le jargon

Côté utilisateur, on installe le navigateur Tor et on navigue presque comme d'habitude, en un peu plus lent. Ce qui change se passe en coulisses.

Le routage en oignon. Sur un site classique, votre requête part de votre machine et arrive presque en ligne droite sur le serveur. Chacun voit l'adresse de l'autre. Tor fonctionne autrement. La requête est enveloppée dans plusieurs couches de chiffrement, comme un oignon. Elle passe ensuite par une suite de relais tenus par des volontaires. Chaque relais retire une couche. Il ne connaît que le maillon d'avant et celui d'après. Le premier sait qui vous êtes mais ignore ce que vous demandez. Le dernier voit la destination mais ignore votre adresse. Aucun point unique ne relie le départ à l'arrivée.

Un circuit Tor

Vous France
chiffré
Entrée Allemagne
chiffré
Milieu Pays-Bas
chiffré
Sortie Suède
clair
Site

L'entrée connaît votre adresse mais pas le site visité.

La sortie voit le site visité mais pas votre adresse.

Les pays sont donnés en exemple. Un circuit en change souvent.

Les adresses en .onion. Un site joignable uniquement par Tor porte une adresse qui se termine par .onion, précédée d'une longue suite de caractères. Elle n'est ni lisible ni mémorisable. Elle dérive d'une clé cryptographique, pas d'un nom déposé dans un registre. Le site et le visiteur restent tous les deux à l'intérieur du réseau, sans passer par l'Internet public.

Difficile à tracer, pas impossible. La protection tient au nombre de relais et au fait qu'aucun ne voit le trajet complet. Ce n'est pas une garantie absolue. Plusieurs pistes ont fait tomber l'anonymat dans de vraies enquêtes. Une mauvaise configuration. Un fichier qui contacte un serveur hors du tunnel. Une faille dans le navigateur. Une surveillance qui observe l'entrée et la sortie en même temps. Le réseau complique le traçage. Il ne le supprime pas.

D'où ça vient ?

Le dark web n'est pas né dans un garage clandestin. Le routage en oignon a été mis au point dans les années 1990 par un laboratoire de la marine américaine, pour protéger des communications officielles. Le code est ensuite devenu libre. Une association a repris le projet. Un navigateur clé en main l'a ouvert au grand public. Les usages ont suivi la même pente : d'abord le contournement de la censure et le journalisme, ensuite les marchés illégaux et les opérations de police pour les fermer.

  • Années 1990 : Le routage en oignon est inventé par un laboratoire de la marine américaine.
  • 2002 : Première version publique de Tor.
  • 2006 : Le Tor Project devient une association à but non lucratif.
  • 2008 : Un navigateur clé en main ouvre Tor au grand public.
  • 2011 : Silk Road, le premier grand marché illégal en .onion.
  • 2013 : Silk Road est démantelé. SecureDrop se répand dans les rédactions.

Qui l'utilise et pour quoi faire ?

Le public est plus large qu'on ne l'imagine. Le réseau Tor compte en moyenne près de deux millions d'utilisateurs par jour, d'après les mesures publiées par le projet lui-même. La plupart ne visitent jamais de site en .onion. Ils se servent de Tor pour consulter le web ordinaire sans être suivis.

  • Des journalistes et leurs sources. Plusieurs rédactions mettent en ligne une boîte de dépôt anonyme, souvent l'outil SecureDrop, pour recevoir des documents sans exposer la personne qui les transmet.
  • Des militants et des habitants de pays où Internet est filtré. Tor leur sert à contourner la censure et à publier sans donner leur identité.
  • Des ONG qui travaillent dans des environnements surveillés et veulent protéger leurs échanges.
  • Des particuliers attachés à leur vie privée. Ils ne font rien d'illégal. Ils refusent d'être pistés.
  • Des services d'enquête et des chercheurs en sécurité, qui observent ces espaces pour comprendre les menaces.
  • Des activités illégales : vente de produits interdits, revente de données volées, forums de fraude. Cette part est bien réelle. Elle ne résume pas l'ensemble.

Les proportions font débat. En 2016, les chercheurs Daniel Moore et Thomas Rid (King's College London) ont analysé près de 2 700 sites en .onion actifs. Ils en ont classé environ 57 % comme hébergeant du contenu illicite. Le chiffre porte sur un échantillon partiel et sur le nombre de sites, pas sur le trafic. Aucune étude récente et de même ampleur ne l'a confirmé depuis. Le paysage a beaucoup bougé : des marchés ont fermé, d'autres ont ouvert, le trafic s'est déplacé. La part illégale reste importante. Elle coexiste avec tout le reste.

Les idées reçues à corriger

« Le dark web est illégal. » Faux. En France, installer et utiliser Tor est parfaitement légal. Ce qui peut tomber sous le coup de la loi, c'est l'usage qu'on en fait. Acheter un produit interdit reste un délit, par Tor comme par un site ordinaire. L'outil n'est pas en cause.

« Il existe des millions de sites cachés. » Plutôt un village qu'une métropole. On recense quelques milliers à quelques dizaines de milliers d'adresses en .onion réellement actives, face à des milliards de pages sur le web ordinaire. Beaucoup d'adresses qui circulent sont mortes, en panne ou des copies-pièges. L'image d'un Internet parallèle géant ne tient pas.

« Y aller, c'est se faire pirater aussitôt. » Non. Ouvrir le navigateur Tor et lire une page ne compromet pas votre ordinateur. Le risque vient de ce que vous téléchargez et de ce sur quoi vous cliquez, comme sur le web habituel, avec une proportion de sites douteux plus forte.

Les risques réels

Le dark web n'est pas dangereux en soi. Quelques risques concrets méritent quand même d'être connus.

  • Risque : les arnaques. Beaucoup de sites promettent un bien ou un service, encaissent, puis disparaissent. Sans recours.
  • Risque : les fichiers piégés. Des programmes présentés comme des outils embarquent un logiciel malveillant. Rien ne permet de faire le tri à l'avance.
  • Risque : les contenus violents ou dérangeants. On peut en croiser sans les chercher, derrière un lien mal étiqueté.
  • Risque : l'infraction sans le vouloir. Consulter certains contenus, même par curiosité, peut suffire. La curiosité n'est pas une excuse.
  • Risque : le faux sentiment de sécurité. Tor protège mal si le reste fuit. Une session ouverte ailleurs. Un fichier qui « appelle la maison ». Des données personnelles tapées dans un formulaire. L'anonymat parfait n'existe pas.

Ce que dit la loi

En France, aucun texte n'interdit Tor, I2P ni le simple fait de visiter un site en .onion. Le droit commun s'applique ensuite comme partout. Un contenu ou une transaction illégale le reste, quel que soit le canal.

Consulter n'est pas acheter. Mais pour certains contenus, la seule consultation suffit à constituer une infraction, sans aucune transaction. La détention et la consultation d'images pédopornographiques, par exemple, sont punies en elles-mêmes, sur le dark web comme ailleurs. La curiosité ne change rien à la qualification.

D'autres pays sont plus stricts et vont jusqu'à bloquer ces réseaux. Depuis l'étranger, mieux vaut vérifier la règle locale avant de s'y intéresser.

Concrètement, si le sujet vous inquiète

Pour un particulier, l'urgence n'est pas de visiter le dark web. C'est de savoir si ses identifiants y circulent déjà. Un service comme Have I Been Pwned (nouvel onglet) recense les fuites de données connues. À partir d'une adresse mail, il indique dans quelles bases compromises le compte est apparu.

Page d'accueil du service Have I Been Pwned : un grand champ « email address » et un bouton « pwned ? », sous le slogan « Check if your email or phone is in a data breach ».

En cas de correspondance, la marche à suivre est simple. Changer le mot de passe concerné. Ne plus le réutiliser ailleurs. Activer la double authentification quand elle existe.

Un outil, rien de plus

Le dark web n'est ni un repaire ni un terrain de jeu. C'est une technique d'anonymat, avec des usages défendables et des usages condamnables. La silhouette encapuchonnée du début est une image de banque de photos, pas une description. Ce qui compte, ce n'est pas l'endroit. C'est ce qu'on y fait.

Sources