WannaCry, neuf ans après
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Mai 2017. En quelques heures, un logiciel chiffre les fichiers de plus de 200 000 ordinateurs dans 150 pays. Des hôpitaux britanniques renvoient des patients. Renault arrête des chaînes de production. Des gares allemandes affichent la demande de rançon sur leurs panneaux. Le nom du programme s'affiche sur les écrans bloqués : WannaCry.
Neuf ans plus tard, je le vois toujours passer. Chaque semaine, sur un serveur que j'ai monté chez moi pour observer ce qui traîne sur Internet.
Qu'est-ce que WannaCry, techniquement ?
WannaCry fait deux choses. D'abord un rançongiciel classique : il chiffre les documents de la machine et réclame environ 300 dollars en bitcoin pour la clé.
Ce qui l'a rendu incontrôlable, c'est la deuxième partie. WannaCry se propage tout seul. Il exploite une faille du partage de fichiers Windows, appelée EternalBlue, pour sauter d'une machine à l'autre sur le réseau. Aucun clic, aucune pièce jointe à ouvrir. Une machine vulnérable et joignable suffit. Une fois entré quelque part, il balaie le voisinage et recommence.
La faille avait été découverte par la NSA et gardée secrète. Un groupe anonyme l'a volée puis publiée, un mois avant l'attaque. Microsoft avait diffusé le correctif en mars 2017. WannaCry a frappé les machines qui ne l'avaient pas installé.
Le kill switch, trouvé par accident
L'attaque a été stoppée par hasard. Un chercheur britannique, en analysant le code, remarque que le programme commence par vérifier si un certain nom de domaine existe. Un nom absurde, une longue suite de lettres au hasard. Personne ne l'avait enregistré.
Il l'enregistre pour une dizaine de dollars, par simple réflexe d'analyste. Aussitôt, la propagation s'arrête. Le code contenait un interrupteur. Tant que ce domaine ne répondait pas, WannaCry se répandait. Dès qu'il répondait, chaque nouvelle infection se mettait en veille. Personne ne sait avec certitude pourquoi les auteurs l'avaient mis là.
L'interrupteur ne soigne pas les machines déjà chiffrées. Il a seulement empêché la vague de grossir.
Neuf ans plus tard, sur mon honeypot
J'ai installé un honeypot chez moi. Un serveur exposé sur Internet qui fait semblant d'être vulnérable, pour attirer les attaques et récupérer ce qu'on lui envoie. Chaque fichier déposé passe ensuite dans un pipeline qui l'analyse et lui attribue une famille.
Sur les 69 fichiers analysés jusqu'ici, la famille WannaCry en représente 31. Vingt-cinq sont classés trojan.wanna, six trojan.wannacry. Presque un malware capturé sur deux.

Sur mon honeypot, la famille WannaCry pèse 31 détections sur 69 analyses. Aucune autre famille n'en approche.
Ce ne sont pas des attaques dirigées contre moi. C'est le ver de 2017 qui tourne encore. Il passe de machine infectée en machine infectée et frappe au hasard tout ce qui répond sur le bon port.
Un échantillon au microscope
Voici l'un de ces fichiers, capturé le 25 août. Mon pipeline le classe malveillant avec 87 % de confiance.

Un échantillon du 25 août : une bibliothèque Windows de 5,2 Mo, déposée depuis une adresse en Corée du Sud sur le honeypot Dionaea, verdict malveillant à 87 %.
Le fichier est une bibliothèque Windows, une DLL, de 5,2 Mo. Il a été déposé sur Dionaea, le composant du honeypot qui imite des services réseau Windows. Le pipeline calcule son empreinte, la compare à des bases publiques et l'exécute dans un bac à sable. Les résultats sont ensuite croisés. Verdict sans ambiguïté.
Le reste du monde confirme
Un score maison ne vaut que ce qu'il vaut. J'ai donc soumis la même empreinte à VirusTotal, qui agrège plusieurs dizaines d'antivirus.

Le même fichier vu par VirusTotal : 68 antivirus sur 72 le reconnaissent, avec l'étiquette trojan.wanna/wannacry et une mention explicite de la faille CVE-2017-0147.
Le verdict est écrasant : 68 rejets sur 72 moteurs. L'étiquette de menace la plus fréquente est trojan.wanna/wannacry. Parmi les mots-clés attachés au fichier, on lit exploit et cve-2017-0147, l'un des identifiants de la faille SMB corrigée par le correctif MS17-010. C'est bien la souche de 2017, pas une simple homonymie.
Une campagne, pas un incident
Un fichier isolé ne dit pas grand-chose. La répétition, si. Mon dashboard suit chaque famille dans le temps et signale quand elle disparaît ou revient.

La famille trojan.wanna est détectée en continu depuis neuf jours, sans interruption.
Neuf jours de captures ininterrompues au moment où j'écris. Pas un pic, pas un test. Un flux régulier. Le même ver, les mêmes fichiers, des adresses sources différentes qui se relaient.
Ce que ça dit des menaces d'aujourd'hui
On imagine la cybermenace comme une attaque : quelqu'un vous vise, choisit sa cible, agit. La réalité quotidienne ressemble davantage à de la météo.
WannaCry n'a plus de pilote. Ses auteurs ont disparu. L'interrupteur d'arrêt est enregistré depuis 2017. Le ver continue quand même. Chaque machine encore infectée en contamine d'autres, qui en contaminent d'autres. La mécanique s'auto-entretient sans que personne la dirige.
Le résultat, c'est un bruit de fond permanent. N'importe quelle machine vulnérable exposée sur Internet est balayée en quelques minutes. Elle n'intéresse personne en particulier. Elle est juste là, joignable.
Se protéger, concrètement
Le correctif existe depuis mars 2017. Une machine Windows à jour n'a rien à craindre d'EternalBlue.
Les points qui comptent :
- Appliquer les mises à jour Windows, sur les postes comme sur les serveurs.
- Traquer les systèmes oubliés : la vieille imprimante réseau, l'automate d'atelier, le PC sous Windows 7 laissé dans un coin. Ce sont eux qui se font toucher.
- Désactiver SMBv1, le vieux protocole de partage de fichiers que WannaCry exploite. Il ne sert plus à rien sur un réseau moderne.
- Ne pas exposer le partage de fichiers Windows directement sur Internet.
Rien de spectaculaire. C'est justement le problème. La protection est connue et gratuite depuis neuf ans. Le ver trouve quand même des machines.
Sous le capot. Chaque fichier capturé est recoupé sur cinq sources : empreinte comparée à des bases publiques, analyse statique du code, règles de détection par motifs, désassemblage rapide, exécution en bac à sable. Le pourcentage de confiance vient de l'accord entre ces sources. Aucune n'est crue sur parole toute seule.
Sources
- Europol, communications sur l'attaque WannaCry, mai 2017 : europol.europa.eu (nouvel onglet)
- Microsoft, bulletin de sécurité MS17-010, mars 2017 : learn.microsoft.com (nouvel onglet)
- Marcus Hutchins (MalwareTech), « How to Accidentally Stop a Global Cyber Attacks », mai 2017 : malwaretech.com (nouvel onglet)
- VirusTotal, analyse du fichier : virustotal.com (nouvel onglet)